ELISE BOULARAN ǁ PHOTOGRAPHY

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Son Western
by Aline Secondé, art historian.

Western ou la tension infantile… ?

Entre jeu invisible et tension dramatique, Elise Boularan propose une nouvelle fois un scénario libre et inspiré, réinterprétant le genre cinématographique. Elle traduit les sentiments les plus complexes et universels dans le cadre d’une nature, épargnée encore par la main humaine. Plus qu’un exercice de style c’est un nouveau pas dans sa créativité, une réflexion sur la pluridisciplinarité en tant que champ d’intervention.

« Jeu » disais que…

Son bras délicat posé sur ses yeux, lui interdit de voir l’immense terrain de jeu dans lequel elle s’est embarquée. Il l’attend. Le jeu auquel elle se livre est son secret, ce lien invisible qu’elle maintient avec lui, tendu.

Elise Boularan revient devant l’objectif, dissimulant son outil, son objectif biologique et interne, ses yeux. Il y a toujours cette gravité derrière les gestes les plus simples, ces histoires que la photographe nous raconte entre lumière et ombre, entre fraîcheur et solennité. Le jeu devient complexe et ce n’est plus une simple partie de cache-cache auquel se livre cette jeune femme mais une quête de la solitude, d’un refuge intime et secret.

Le jeu comme bonheur et rires chez les enfants, malsain ou de séduction chez les plus grands, reprend tous ses droits dans son western, lui-même figure de récréations. Aux cowboys et aux indiens, rétorque l’ambiguïté des rapports humains, si délicats et complexes de ces jeux.

Roger Caillois dans Les jeux et les hommes s'est essayé à une définition du jeu. C'est une activité qui doit être :

Libre : l'activité doit être choisie pour conserver son caractère ludique

Séparée : circonscrite dans les limites d'espace et de temps

Incertaine : l'issue n'est pas connue à l'avance

Improductive : qui ne produit ni biens, ni richesses

Réglée : elle est soumise à des règles qui suspendent les lois ordinaires

Fictive : accompagnée d'une conscience fictive de la réalité seconde

Il propose quatre catégories de jeux: ceux qui reposent sur la compétition (agôn), le simulacre (mimicry), le hasard (alea), et enfin ceux qui ont pour objet de procurer une impression de « vertige ».

Elise Boularan « joue » tour à tour avec les impressions, ce qui semble se dire ou être vu en gardant le mystère de ses intentions. Elle mène sa compétition avec un inconnu invisible, fait comme si, en se remettant au hasard, mène la danse étourdissante et silencieuse dont l’issue est secrète. Le trait le plus évident du jeu n'est autre que sa différence avec la réalité. Jouer, c'est jouer à être quelqu'un d'autre, ou se substituer à l'ordre confus de la réalité des règles précises et arbitraires, qu'il faut pourtant respecter scrupuleusement. Faudrait-il deviner celles de la photographe, s’y conformer ou demeurer le spectateur de ces mouvements précis et ludiques.

Western et poésie dramatique du paysage

Elise Boularan oppose l’enfermement d’une voiture à l’immensité de l’espace sauvage et inquiétant de son terrain de jeu. Si le cloisonnement est incarné par ce véhicule, il peut être tour à tour refuge ou prison, tout comme la garrigue offre le choix des possibles et la perspective d’une immense solitude. Entre ces deux lieux, errent deux figures, qui ne se rencontrent jamais, prémices d’un drame qui se joue. La tension dramatique plane sur ces photographies qui alternent paysage et figures humaines. Les compositions se répondent étrangement, avec facilité, entre immensité et solitude, jouant sur les représentations inhérentes à cette dualité. Seulement le vide n’est pas le manque, anxiogène ou formidable terrain d’expérimentations, de liberté, il accueille les âmes errantes dans ce paysage inquiétant et poétique.

Le travail de nuances laisse présager d’une attente, d’une observation minutieuse. Saisir la lumière et ses incroyables variations, provoque cet état de tension, évoque ce genre cinématographique, titre de cette série. Bien sûr, ces deux personnages, en fuite, en attente, racontent une histoire dont le pouvoir dramatique est déjà incarné dans la mise en scène, dans ce que le jeu peut susciter.

Le western raconte une histoire liée strictement à un temps et à un lieu très défini, dans des décors typés, reconnaissables. Né, d’un mythe, le western se caractérise par une scène de violence au début et à la fin du film. En effet, le western est un genre cinématographique, le cinéma par excellence, selon André Bazin. Parce que le cinéma américain, c’est le mouvement, le western incarne pleinement cet art.

Les situations-types les plus fréquentes sont celles de l’itinéraire, - souvent d’abord errance qui finit par se transformer, au hasard d’une rencontre, en quête d’un sens ; de la loi et de l’ordre dans une ville livrée à la barbarie. Les personnages relèvent également d’une typologie, encore plus précise et restreinte. La figure centrale est celle du héros, caractérisé comme un expert de la conquête de l’Ouest, avec le savoir qu’elle implique, à la fois sur le maniement des armes, la survie dans les contrées sauvages, etc. C’est aussi, une figure du peuple, au sens, en particulier, où le héros est spontanément du côté de la justice et du bon droit, prêt à prendre le parti des opprimés. En cela, le type symétriquement opposé sera celui du “méchant”, emblème de la tyrannie et de l’injustice : l’affrontement final entre le héros et le « méchant » sera le dénouement obligé de la situation. André Bazin note avec humour combien ce genre séduit adultes comme enfants dans la candeur et la plus grande simplicité que les scénarios peuvent offrir. En effet, la dualité entre bien et mal, justice et barbarie, réduisent bien souvent la portée symbolique et la quête sous jacente d’un meilleur, au plus simple appareil. Pourtant, le western, genre ambigu et complexe porte son drame ailleurs. Hormis les situations de violence et de défis, la poésie dramatique du paysage est très caractéristique de ce qui peut ou doit arriver, théâtre d’affrontement ou de chevauchées paisibles. Il ne restitue pas la réalité historique, il reprend la réalité en l’idéalisant. Les paysages sont très identifiables, très typés mais ils sont toujours sublimés par ce qui se trame, par un travail de nuances, de mise en perspective.

Elise Boularan reprend intuitivement cette typologie en racontant une histoire, en mettant en scène deux personnages, perdus dans un paysage typé et compose avec les couleurs, les matières, les sens. Comment ne pas imaginer cette voiture comme la monture ? comment ne pas ressentir le vent et le sifflement dans les herbes hautes ? comment ne pas être saisi devant le calvaire si cher à John Ford. Elle dit, essaie en jouant avec les codes cinématographiques tout en privilégiant son médium. Indéniablement, Essais et dires : Mon western traduit cette poésie dramatique du paysage, en s ‘appuyant sur une réalité, celle de deux être seuls, perdus au milieu d’un terrain de jeu, conquérants et fragiles qui évoluent dans une nature inquiétante et sauvage. Elise Boularan brouille le jeu, révèle silencieusement le danger imminent mais aussi la promesse d’un meilleur, de promenades, de chevauchées trépidantes vers un inconnu.

Elle révèle le conflit intérieur, si cher au genre cinématographique pour en livrer les contours, cette fuite vers ce qui n’a pas été touché par la main humaine, vers un ailleurs vierge et authentique. Le mythe de la découverte, de l’exploration d’horizons lointains se découvre dans ces jeux enfantins et inquiétants. Ce travail porteur de cette poésie dramatique du paysage, si chère au genre cinématographique, montre la réflexion perpétuelle de cette photographe sur ce qui se devine et se joue.